Une belle revanche pour des croûtes de pain …

C’était au temps où chaque été je partais en camp lutin (la section des mouvements de jeunesse pour les filles de 6 à 12 ans). C’était comme à la loterie, parfois tu tombais bien, parfois tu tombais mal, très mal. Les  « chefs » – et ouaip, c’est comme ça qu’on les appelait, les grands qui nous « animaient » (des jeunes entre 17 et 25 ans) –  étaient suivant les cas, une bande de bons copains, de bonnes copines avec qui il y avait franchement moyen de s’amuser et de se lier d’amitié. Parfois, c’était pas trop ça.  Ce dont je me souviens, comme une constante, c’est qu’il  y avait vraiment des trucs louches autour de la bouffe ; faut croire qu’ils avaient besoin d’assoir leur autorité en particulier sur ce truc là…

Déjà en arrivant, on devait vider notre sac pour leur montrer qu’on leur avait bien donné tous nos bonbons, histoire de les communiser. On trouvait ça vraiment zarbi, d’autant qu’on avait pas vraiment besoin d’eux pour les partager. En les espionnant le soir, on a vite compris que c’était surtout  eux qui les bouffaient. Nous on avait juste droit à un bonbon par jour, et encore, quand ils oubliaient pas. Du coup, on nous l’a pas fait deux fois ce coup là : au camp suivant, quelques unes d’entre nous avaient deux sachets de bonbons, l’officiel et … le clandestin. Ce dernier trouvait toujours des endroits saugrenus où se cacher : les faux plafonds, derrière la frigolite ; les gouttières (ce qui nous a valu un bon gros nid de guêpes. Mais on était unanime, on préférait encore donner nos bonbons aux guêpes, qu’aux chefs !)…

Mais c’est pas vraiment de cette histoire là que je voulais parler.

Je me souviens, j’avais 10 ans, j’étais donc parmi les plus grandes. Un soir ils nous avaient préparé des croque monsieur. Je sais pas comment vous faites vous, pour préparer les croques monsieur, moi j’enlève les croutes. Ça passe nettement mieux comme ça. Et bien pas eux ! Et ils ont exigés qu’on mange nos croûtes, les salauds ! Moi, je pense que je me suis exécutée sans trop de difficultés, en arrivant aussi à glisser l’un ou l’autre morceau dans mes poches. Certaines ont eu plus de mal, dont S. un bonne copine à moi (la sœur d’une amie lutin, la cousine d’une autre lutin, la cousine de la cousine d’une autre amie lutin, la copine de ma sœur aussi lutin, etc etc). Et on devait toutes la regarder manger ses croûtes ; elle ne pouvait évidemment pas quitter la table avant d’avoir ingurgité sa corvée, assise sur une table au milieu de la pièce où les autres tables, autour des quelles nous étions toutes, étaient disposées en U. ça a commencé à discuter fermement du côté des copines, cousines, sœurs, cousines de cousines, cousines de copines, etc etc. On a commencé à leur dire que c’était déguelasse, que c’était des nazis, qu’on le dirait à nos parents … Si bien qu’ils ont compris qu’un vent mauvais se levait ; ils ont décidé de changer de tactique.

« Allez, tout le monde met ses chaussures, c’est parti pour un cross nocturne ! » Si je me souviens bien, les plus petites, qui étaient déjà en larmes pour la plupart, ont pu aller se coucher directement sans passer par la case cross. En fait, elles étaient toutes à la fenêtre du dortoir qui était à l’étage en train de regarder ce qui se tramait dehors. De plus en plus en larmes. Je me souviens de ma petite sœur qui m’appelait à travers la vitre en pleurant ; je lisais sur ses lèvres sans l’entendre. Moi, j’étais trop vénère.  « non, j’suis pas fatiguée », « non, je mangerai ces saletés de croûtes de croque monsieur »  Et surtout, je ne pleurerai pas ! ça certainement pas !… ça a duré une éternité. Mais on était quand même bien soudées ; on s’encourageait l’une l’autre.

Tout ça pour des croûtes de pain, franchement encore aujourd’hui, j’ai jamais compris l’enjeu.

Finalement, on les a pas mangé ces croûtes. He He. On a rangé les assiettes, vidé les croûtes dans la poubelle. Je dis « on », les « récalcitrantes » évidemment : celles qui n’avaient pas laissé paraitre quoi que ce soit. Mais pour nous, la soirée n’était pas terminée. On a tenu un conciliabule à quelques unes pour préparer notre revanche…

Chacune avait un rôle bien précis ; ça allait se passer une ou deux nuits plus tard. Déjà, on devait rester éveiller jusqu’à ce que tous les chefs soient au lit et endormis. On était tellement excitées que ce ne fut pas bien compliqué. Deux copines faisaient le gué, pour nous alerter si l’un des chefs se réveillait ; deux étaient censées faire diversion en cas de réveil de ce genre, ou s’occuper des plus petites qui étaient aussi plutôt du genre à se réveiller la nuit  (ce qui arrivaient encore souvent, mais pas ce soir là ! ha ha). Les deux dernières devaient descendre les escaliers en bois sans faire grincer les marches ; aller jusqu’à la cuisine sans allumer la lumière (et le noir, ça fou quand même un peu la trouille) ; enlever toutes les étiquettes des boites de conserves et mélanger les boites, de telle manière que plus personne ne puisse s’y retrouver. On se l’est pas dit à l’époque, mais on les a attaqué sur leur terrain : la bouffe !

Le plan s’est déroulé sans encombre. La seule chose qu’on avait pas du tout prévue, c’était l’interrogatoire du lendemain. « Qui a fait cette connerie ? On veut un nom ! Si personne se dénonce, tout le monde sera puni ». Les plus petites, les pauvres, devaient de nouveau ravaler leurs larmes. Personne n’a moufeté, et pourtant ça a duré longtemps. Et j’ai plus aucun souvenir de la fameuse punition, qui a certainement dû tomber. Comme quoi, la vertu de la sanction, n’y croient que ceux qui l’infligent.