Petites entraides


Les flics me cherchent. Peu importe ce que j’avais fait, les raisons pour lesquelles on peut se retrouver dans cette situation sont de plus en plus nombreuses. Ils ont déjà chopé un pote.

Une voiture en civil avec un gyro sur le tableau de bord me rattrape. Un grand mec en sort et me hurle dessus pour que je m’approche de lui. Vu qu’il est seul et qu’il ne peut pas abandonner sa voiture, j’arrive à m’encourir.

Le temps qu’il ramène ses collègues, je suis déjà un peu plus loin mais les flics ne lâchent pas l’affaire. La voiture de keuf passe, et moi je m’abaisse derrière une autre voiture garée. Près de là, quelques personnes discutent. Ils m’ont vu courir puis me cacher. Ils ont compris et me font signe de rester un instant. D’autres personnes qui m’ont vu courir dans une autre rue viennent voir et m’indiquent par où les flics sont passés. Soudain, une femme à sa fenêtre nous crie: “ils reviennent”. Je me rabaisse. La voiture passe lentement près de nous pour finalement repartir. On me dit que c’est bon et je m’en vais, content de ne pas avoir été seul dans un moment un peu speed.

Une étudiante travaille dans un Colruyt, chaîne de supermarché belge.

Dans un premier temps, quand elle se trouve aux caisses, elle file la main à ses copines- copains, et passe des articles sans les scanner.

Petit à petit elle se prend au jeu, et se dit que ce qu’elle peut faire pour ses potes, elle peut bien le faire pour tous les autres qui galèrent à payer.

Alors zou, elle passe une boîte de lait et oublie la multiplication par douze, ferme les yeux sur les articles au fond du carton, et pratique la libre circulation d’un caddie à l’autre… (le système Colruyt fonctionne sans tapis roulant, c’est le magazinier qui passe les produits d’un caddie à l’autre)

Comme dans toutes les grandes surfaces, et en général, dans de nombreux secteurs du monde du travail, des moyens de contrôle et de surveillance toujours plus importants sont déployés envers les employés…

Voilà qu’un jour, un faux client se glisse dans la file et constate que la lampe témoin (qui signale le bon scanning des marchandises) ne s’allume pas toujours lorsque les articles glissent dans le caddie…

L’étudiante se fait choper. Sa condamnation : interdite de taf dans la chaîne de supermarché et une amende de 75euros.

Au vu du nombre de produits sortis gratuitement, du peu d’intérêt que représente le travail de caissièr(e), et sans doute du nombre de clins d’yeux échangés, on pourrait vraiment se dire qu’à prendre un peu la liberté de court-circuiter autant que possible le monde marchand, il y a plus à gagner qu’à perdre…

 

C’est le soir il fait nuit, je vais prendre le métro, je suis loin de mon
quartier, on est à Toulouse.
Merde ya un vigil, ils sont pas toujours là, font chier ces larbins. C’est tard,
personne prend le trom, pas moyen de passer en se dissimulant au milieu des
gens. Je ressors en réfléchissant comment faire et en traînant des pieds.
Puis je vois une autre personne que j’avais croisée en entrant qui poirote là. Je
lui demande s’il est bloqué par le vigil et je suis tout content d’apprendre qu’il
est dans la même situation que moi, les fraudeurs anonymes.
Je redescends voir ce que fait l’autre chien de garde, il marche au téléphone
portable. Je remonte vite voir mon compa de galère et lui propose de tenter de
passer dans son dos.
On se poste pas loin dans les escaliers, on le regarde….il se retourne, feu ! On
saute les barrières et on court aux escaliers, ça l’fait, on se marre.

Frauder en solo c’est la routine mais frauder avec une personne inconnue, c’est
excitant, ça donne la pêche !

Coincés, pressés dans les couloirs morbides, les clients de la STIB courent puis s’écrasent contre les nouvelles portes électriques.

Mmmmh, le métro bruxellois…petit laboratoire élaboré du contrôle qui trace comme la fumée des avions dans le ciel, nos gestes et nos trajets… qui place ses oeilletons voyeuristes et ses agents multiples pour traquer les fumeurs, les fraudeurs, les mendiants et faciliter les rafles de sans-papiers

Pour entrer dans la danse sans financer cette merde, je m’approche doucement d’une dame qui sort sa petite carte moucharde et m’apprête à passer avec elle.

C’est bondé. Une vieille femme grogne dans le sas à poussettes: la deuxième porte ne s’ouvre pas. Elle est coincée et c’est des plus désagréable.

Soudain, comme une foudre passe un homme qui rapide et discret, pose une main à côté de l’armée des portiques… et tout s’ouvre…

Etonnement général. Les regards se rencontrent, incrédules, puis le bouchon explose, laissant jaillir la foule qui s’engouffre entre les portes béantes, vers les rames du métro. D’aucun consciencieusement feront malgré tout biper les affreuses bornes.

Je m’élance à la poursuite de l’éphémère libérateur pour lui demander quoi comment qu’est-ce.

Pressé et quelque peu embarrassé il tourne cependant les talons pour m’expliquer et me dévoiler son astuce. Il me montre un petit boitier contenant un gros bouton vert.

– J’ai travaillé pour eux. J’en fais profiter les autres quand je suis pressé.

– Merci

La dame coincée dans le sas étouffant en fut ravie et soulagée.

Ce jour là, pas d’alarme. Depuis, quand il n’y a pas de bonshommes rouges trop zélés, moi aussi je diffuse la technique, même si ça sonne un peu, je me glisse dans la foule et fuuit!

On est samedi, le soleil brille.

Je pars arpenter les rues piétonnes de la ville à la recherche d’un bout de trottoir où jouer quelques notes et déposer mon chapeau. Je trouve une devanture de magasin en rénovation et m’y installe.

Quelques personnes se laissent stopper par la mélodie et s’arrêtent pour écouter.

Bien vite, j’aperçois dans mon champ de vision deux grosses paires de « Rangers » noires qui s’approchent et les charmants uniformes qui les surplombent.

Je fais mine de ne pas les voir et d’être trop concentré sur ma musique pour les calculer. Ils se font de plus en plus pressants et sont maintenant à quelques centimètres de mon instrument. Les passants observent la situation avec attention, guettent ma réaction. Le temps semble suspendu.

-Monsieur…

La musique continue.

-MONSIEUR !

Je m’arrête et lève les yeux vers eux.

Pas de bol, ces deux têtes, je les connais…et c’est réciproque !

Pour la forme, l’un d’eux me demande :

-Est ce qu’on pourrait voir votre autorisation pour faire de la musique dans la rue ?

Pas même une semaine depuis notre dernière altercation pour les mêmes raisons. Je leur avais dit ce que j’en pensais de leurs autorisations et ça avait fini en contrôle d’identité avec une amende de 90€ à la clé, pour clôturer la rencontre en beauté. Ils m’avaient alors prévenu :

« Ca t’apprendras a faire le malin. Et si on te revoie, on t’embarque, toi et ton instrument. »

Me voilà donc, de nouveau, face à ces deux uniformes au regard bien énervés de me voir si vite revenu.

Je ne fais pas vraiment le malin. J’ai bien en tête qu’être embarqué signifie que mon instrument en ressorte possiblement avec quelques fausses notes… Contrairement aux autres fois ou j’essayais -sans succès- de faire un peu scandale pour faire réagir les passants, cette fois, je range mes affaires sans m’adresser à personne.

Mais à ma grande surprise, quelques personnes réagissent et refusent de continuer leur chemin. Trois d’entre elles commencent à faire chier les flics tandis qu’un autre prend mon chapeau et s’en va voir les badauds. Il leur explique la situation et leur demande un peu de soutien. Cette solidarité a le don d’énerver les deux agents et je sens de plus en plus que ça va mal finir pour moi…

Un des passants ayant capté la situation me souffle à l’oreille : « On va rester avec toi le temps qu’il faudra pour qu’ils partent »

Les flics, pour ne pas perdre totalement la face, me gratifient cette fois d’une amende majorée soi-disant de 150€…que je n’ai, à ce jour, jamais reçue !

Et puis, elle aura beau arriver…

Des maisons vides, c’est pas ce qui manque. Nous, on avait besoin d’un lieu où habiter alors, cette maison qui nous plaisait bien, et ben, on s’y est installés.

On n’avait pas comme objectif de « faire du lien avec le quartier » comme c’est parfois le cas dans les maisons qui s’ouvrent. Mais le lien, il s’est fait tout de même, avec quelques unes des voisines et voisins. Et, au fil des semaines, ça a donné lieu à de simples et belles rencontres.

Après quelques mois, une affiche placardée à notre porte annonce la mauvaise nouvelle : Expulsion imminente !

 

La veille, les flics sont entrés dans la maison d’à côté pour prendre des photos de l’arrière de notre habitation et ainsi préparer leur plan d’action du lendemain. Afin d’éviter les barricades qui protégeaient portes et fenêtres côté rue, la décision semblait être de passer par le jardin des voisins pour nous déloger.

Mais c’était sans compter sur le fait que nos discussions avec ces mêmes voisins et l’explication de la situation les aient décidés à ne pas répondre ni ouvrir le lendemain à la police.

Au lieu de ça, c’est même avec beaucoup de complicité qu’on a pu s’échapper par chez eux, le moment venu.

Quant à ceux habitants de l’autre côté, ils nous ont proposé de nous réfugier, nous et nos affaires pour quelques jours dans leur maison.

 

De beaux élans de solidarités face à l’État qui réchauffent toujours les cœurs dans de pareils moments.

 

L’histoire ne le dit pas mais, il paraîtrait même que policiers et huissiers aient éprouvés quelques difficultés à nous éjecter…

Pour ceux qui ont encore une certaine conscience de classe,
qui aiment rendre service au gens, et non saigner le contribuable,

Ceux qui refusent de couper l'électricité, ou ferment les yeux sur
un compteur bloqué, ou ne coupent que symboliquement en expliquant bien
comment remettre, fournissant même parfois des plombs de rechange,


Ou encore ceux qui, un jour où nous organisions un grand festival
anarcho-punk en pleine campagne, étaient passés dans l'aprem, avaient
constaté qu'ils ne pouvaient pas brancher, qu'il manquait des
éléments, et qui, en échange d'une bière, sont repassés après leur
journée de travail, avec du matos récupéré à gauche à droite, pour
nous sauver la mise !

Bonheur immense de notre époque de faire des files. De perdre de précieux moment à patienter dans les queues de supermarchés, quand ce ne sont pas celles du bureau de chômage ou celles des embouteillages, ou…Bref. Moments perdus à éructer ou se soumettre aux aléas de vies déjà gâchées à travailler et qui ne nous appartiennent pas, ou si peu.

J’étais dans une de ces cohues d’avant week end à patienter devant les caisses d’un des palais de la marchandise où tout se monnaie au prix fort.

A la caisse je passe mes petits paquets. J’en avais pour 4euros six centimes, payable par carte, celle d’un ami, j’étais sorti précipité sans aucun sous cliquetant.

Déjà la conversation s’engage: “Vous travaillez jusqu’à 21h le vendredi?” dis-je sur un ton indigné.

“M’en parlez pas, c’est comme ça depuis 17h!” dis le jeune homme fatigué.

On échange sur la joyeuseté d’un taf pareil et là, la carte ne passe pas.

Je lui dis que je n’ai que ça et pas un sous vaillant.

“Bon, je vous mets ça de côté, il y a un distributeur sur la place”

Je commence à m’éloigner lorsque je me souviens avoir déposé des vidanges avant d’entrer.

Je retourne. Il s’étonne, s’interrompt dans ses bipbip puis je lui montre les bacs où d’autres vidanges avaient déjà été entreposées par d’autres.

“J’en ai mis autant de grandes, autant de petites”, lui dis je en m’excusant plus ou moins

“Bon, je vous fais confiance.” “Merci”

Il compte.

J’avais 3euros80 de vidanges.

“Vous n’avez même pas 30 centimes??”

“Non…”

Il se pencha sur sa machine et fit passer une réduction…

Premier essai, pas suffisant. Deuxième essai: il se repenche et promotionne mes deux produits une nouvelle fois.

Touchant, il avait l’air pour de vrai ennuyé que je doive repatir, revenir, perdre du temps pour 6 centimes qu’il me manquait encore.

“Ok, c’est bon, allez y je les mettrai de ma poche…”

“Pour six centimes vous risquez quoi? Un trou de caisse qui vaille une réprimande du patron?”

Malheureusement, il avait déjà dépensé trop de temps de travail, et sans me parler d’avantage, il retourna au front.

“Bon, alors merci!”

S’était il rendu agréable pour le client que je représentais? Ce ne fut pas ma sensation.

Avait il écourté une situation encombrante pour s’en débarasser au plus vite? C’est probable.

Etait ce une volonté d’entraide profonde? En tout cas, je l’ai reçue pour ce qu’elle était, et le plaisir de quelques mots échangés là, au coeur de ce torrent de stress et de vulgarité marchande, suffit pour avoir envie de le partager.

Aurait il réagit pareil s’il avait su que dans les poches de ma veste s’entassait un plateau de fromages variés?   A discuter…